Romance de Mars

Les pages de listings et de geekeries du ST Magazine étaient savoureusement illustrées par les inoubliables demoiselles et peluches vivantes de Bruno BELLAMY. Outre les bandes dessinées Sylféline et ShowerGate parues il y a quelques années, ce dessinateur vient d’éditer lui-même Romance de Mars. Je préfère ne rien en dire, sinon que je l’ai fini avec un très large sourire et une espérance dans le devenir humain.
Cette bande dessinée existe sur le blog de l’artiste, si vous voulez vous faire une idée. La version papier est beaucoup plus agréable et possède plein de bonus. A acheter .

Outshined Dorkness

Eclipsée, mais encore présente, reléguée dans un coin peu glorieux de mon être. Les inaptitudes et la maladresse sont constitutives. Impossible de s’en défaire, et il faudra vivre avec jusqu’à la fin. Cependant… tout n’est pas figé. On est toujours plusieurs choses à la fois, avec la capacité de faire varier telle ou telle partie. L’évolution est d’une facilité déconcertante pour certains, mais pour d’autres… Ce qui tient de force intérieure reste ténue et isolée. Avec une pléthore de placards desquels il faut sortir.

Temps : ce matin avec des nuages, l’astre du jour se masque pour l’occasion.
Lieu : Piscine du Rhône, avec son nouveau fond en acier inox qui a la particularité, en absence de rayons solaires, de refléter légèrement ce qui est au dessus.
Une ombre mouvante, semblable à celles se dessinant sur une paroi de la Caverne. Le spectateur que j’étais voyait sur ce fond une silhouette. Forme changeante, décrivant un corps et des membres en mouvements : le crawl était correct, efficace, et bigrement plaisant à voir. Miroir. C’était moi me voyant nager. Et là, chose rare, je me suis senti beau.

Le gnome à l’intérieur était toujours là, mais d’un autre temps, ligoté et bâillonné. Tant de kilomètres parcourus, et il y en aura encore à faire. Sur le délai imparti, je ne pourrai arriver à l’aisance que possèdent la plupart. Mais voyant d’où je viens… cela peut se compter en années-lumière.

Memento Mori

Curieux, ces maux de tête qui n’en sont pas. Aucune douleur, sinon des sensations désagréables. Parfois une impression de congestion qui dure le temps le temps d’une soirée, au niveau de la tempe droite. Heureusement rarement ; la sensation qu’un vaisseau sanguin s’est ouvert sous l’effet d’une trop forte pression, ou qu’une décharge électrique se produit dans l’hémisphère droit du cortex. Cela dure pas plus d’une seconde. Pas grand chose. Juste le temps de penser que la vie est précaire, et que l’on peut défaillir l’instant qui suit.

La grande faucheuse est là. Oui ? Non ? Elle joue avec moi. Elle sera sérieuse, un jour. Mais ce n’est pas encore le moment.

Une fois, elle avait joué toute une journée. Cela doit être son petit plaisir. Je me souviens encore de cette traversée de la place Bellecour. J’étais étonnamment calme, conscient des choses autour de moi, à l’écoute du monde, en train d’apprécier l’instant présent… parce que l’instant suivant, il n’y aurait plus rien.
Cette immense vanité qu’est l’univers, cette vanitas vanitatis ne sera plus à mes yeux.

Je me souviens, ne t’inquiète pas. Entre temps, je profiterai des heures qui restent, à apprécier la vie pour ce qu’elle est.

Magie blanche

Pourquoi attendre encore une année ? Pourquoi vouloir à tout prix s’épanouir au travers des autres ? Répondre à leurs attentes ne leur suffit pas. Etre soi-même ne leur convient pas. Perfection désirent-ils, ou animalité demandent-ils seulement.

Les doux rêveurs et les faibles sont mis au banc dans cette immense mascarade. Je reste en suspens, j’aurais aimé trouver l’âme soeur qui m’aurait donné confiance, qui puisse m’aider à sortir de ma chrysalide et goûter à la vie. Je ne suis bon que pour personne. Je dois encore et toujours me faire moi-même. Aucune pitié, aucune aide dans ce monde qui se déshumanise. Alors pourquoi attendre ?

Ici et maintenant, azur céleste et glace sublime.
Âme flamboyante et protectrice. Projète-toi dans les Formes.
Raphaël, je te prie. Viens combler mon coeur.
Rêve de plumes auquel je clame fidélité.
Que soient bannis solitude et mal d’amour.
Donne-moi le courage d’être, accompagne-moi dans l’aventure.
Par cet anneau qui devient alliance, le voeux est scellé.
Ici et maintenant, que ces paroles soient.

Renoncement

Oulà, bientôt 34 ans… encore une année avant les fatidiques 35 ; la gay-DLC, date limite de consommation, âge butoir qui fait que le chercheur en Prince Charmant vous zappe sans ménagement, période où la sénescence s’accélère et où le passif accumulé de bacchanales vous explose en pleine poire… rides et rhumatismes, presbytie et prise de poids… la liste en dysfonctionnements divers et handicapants s’allonge.

Et paradoxalement, l’espoir est là. L’espoir qu’il n’y a justement plus d’espoir. Qu’il n’y aura plus à se préoccuper de trouver un mari ou quelqu’un à aimer. Qu’on ne se fatiguera plus à se faire joli pour séduire un hypothétique fiancé. Que l’on ne se demandera plus 10000 fois de savoir si on le vaut bien, si la personne en face vous désire, si c’est encore un faussaire qui n’en veut qu’à vos fesses… Et surtout qu’on ne sera plus obligé à forcer sa faible voix, à se faire mal à parler, à ressortir les mêmes discours, à communiquer du vide et des mondanités pour établir et conserver le contact. Que la vie sera débarassée de ces viles contingences et que l’on pourra accorder son temps à des choses plus rentables et moins douloureuses. Faire le deuil du désir d’être à deux, et accéder à la sérénité.

Je peux m’estimer heureux. Venant de là d’où j’ai été, on peut appeler ça un miracle. Je suis frigide et solitaire. Vivre seul ne me fait pas peur. Mais ce serait une erreur de vouloir se couper du monde et de ce qu’il peut apporter. Même si les livres et l’internet peuvent aider, l’expérience du vécu est incomparablement plus enrichissante. Il a fallu maîtriser cette peur immense de soutenir le regard des autres, habituer ses yeux à une lumière autre que celle du moniteur informatique, combattre le dégoût de soi-même en se forgeant un corps, soigner cette dépendance au silence monacal… J’ai dû acquérir une discipline de vie, décanter l’ascétisme pour ne garder que la rigueur. Mais que cette droiture soit remise en question, et je chute à nouveau.

Et puis aller vers l’autre pour utiliser les bijoux de famille. Il parait que ça donne du plaisir ? Là, par contre, désillusions et échec patent. Non pas que ça ne marche pas, mais plutôt que ça ne colle pas, ça ne vole pas haut non plus. Je ne fais ni partie du troupeau d’Epicure, ni partie de ces gens qui sont faits pour être à deux. J’ai tenté, donc je n’ai pas de regret. Mais il reste ce satané espoir qu’un jour, quelqu’un le vaille bien, ne serait-ce que pour 1 minute. Et ça me ronge. Je souffre en voyant les autres être heureux à deux. Ce n’est pas de la jalousie, seulement le fait qu’ils me renvoient sans le faire exprès à mes propres incapacités, à mes échecs intimes.

Suis-je donc inapte au bonheur ? Peut-être que non, mais il faut que je me débarasse de ce conformisme du gentil couple bienheureux. Ma vie est bizarre, je suis quelqu’un d’étrange, de décalé, d’une folle raison. Je ne dois donc pas faire comme les autres. Ainsi, s’il n’y aura personne à mes 35, j’invoquerai alors un ange et, unis l’un à l’autre, nous chasserons ce « Mal d’Amour » qui ternit mon existence.

Superficialité (éloge de)

Je suis ce qui lie les hommes quand l’amour et l’intérêt commun sont absents.
Je suis le masque, et j’avance masquée.
Cruelle, trompeuse et légère, je suis au dessus de tout.

A l’instar d’un antique sans-domicile-fixe ayant été possédé par la déraison, j’usurpe l’esprit et la main du propriétaire de ces lieux. Car de mon éloge, d’aucun n’en parle. Il va falloir que je m’adonne à cette douce folie que de se valoriser soi-même. Mais que diable…

Les hommes sont si aveugles. Difficile en effet de s’apercevoir de mon auguste présence : je suis apparence, forme, aspect, surface. Je suis la première chose dont ces crétins ont conscience, et la seule, si tant est qu’il ne font pas l’effort de voir au travers de moi, de discerner l’être sous le paraître. Je masque donc les choses : je suis beauté ou laideur apparente, premier degré d’une farce, représentation brute de la réalité, image simpliste, fait non analysé…
Mon omniprésence est omnipotence, ils ne peuvent tout assimiler et ne gardent pas même souvenir de moi. Je m’arrange pour leur faire croire qu’ils ont vu la vraie nature des choses et de leurs congénères, alors qu’ils n’ont vu que l’enveloppe.

Oh, il y a bien quelques exceptions : le théatre, la peinture, le cinéma… toutes ces formes de représentations sont bien codifiées. Je me présente dévoilée : image et/ou son, selon des topiques et des formulations que les hommes peuvent assimiler. Ils savent que je suis là et ne sont plus dupes avec moi. Je leur présente au théatre les vrais sentiments alors que les acteurs les feignent, je leur montre telle ou telle vertue symbolisée par un élément d’un tableau, je leur donne le sentiment du divin rien qu’avec quelques notes bien arrangées, je leur fait vivre des aventures exhaltantes rien qu’avec des mots… Dans ce royaume, je suis la forme qui définie la nature, qui conditionne l’essence, qui donne la profondeur.

Mais au dehors, je ne suis plus soumise. Et je m’amuse comme une folle. Dispersant quelques bienfaits, et surtout mes méfaits. Je ne me fatiguerai pas à être exhaustive, car il faudrait que j’énumère tout ce qui est arrivé depuis que les hommes ont pris conscience d’eux-même et du monde.

Je suis le masque, je sers donc aux individus à se cacher derrière, à gommer leur part de sauvagerie et à vivre en société. Je protège par exemple l’infantile sous une carapace de virilité, je cache la honte intérieure et la transforme en prétendue fierté, je calme le dédain et joue à l’amitié feinte, je permets le mensonge et la dissimulation.
Je pratique l’alchimie du bien et du mal, transformant les inavouables stratagèmes en générosité affichée, ou à l’inverse, je soulage l’homme dont la vie n’a pas fait de cadeau, lui apportant frivolité, plaisirs faciles et autres petits bonheurs qui ne demandent aucun approndissement, aucun travail.

Qu’il me plaît de voir tout ce beau monde jouer ! Qu’ils sont beaux, leur paraître se pavanant, leurs mensonges circulant ! Exit la sincérité des sentiments et la justesse des choses !

Et je réclame mon dû. Tôt ou tard, comme avec ce beau diable de Mephisto, il va falloir me payer. Certains peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre, d’autres pairont à leur place. Que voulez-vous, je suis injuste, mais cela fait parti du contrat : parmi ces inavouables stratagèmes, il y en a bien qui font que la faute rejaillise sur autrui, que la pauvreté s’abatte sur le faible, que le déshonneur s’en prenne sur celui qui ne s’est pas défendu…

Mais pour la plupart, je reviens hanter mes adeptes les plus fervents, aussi sûrement que le diable et son docteur Faust. Ils imploreront que la vraie folie les prenne pour se défaire de mon châtiment. A ces moments de solitude obligatoire, souvent au seuil de la déchéance, vient aux hommes l’examen de conscience. Et j’arrive, prête à torturer l’âme et à en jouïr. Ils voient leur vie passer devant eux, se remémorent, se souviennent. Ils se représentent les images, les sons et leurs sentiments associés à l’intérieur d’eux-mêmes. Encore moi : apparences et formes. Comme dans la souricière d’Hamlet, je leur rejoue leur vie, et il prennent conscience. La réflexion les embrasse et les embarasse. Ils ne veulent se voir dans leur propre miroir. Tout part en abîme, si tant est qu’ils ont sur-joué avec moi et avec les autres. Ils sont face à leurs faux-semblants, confrontés à la puérilité de leurs actes. L’insignifiance de leur existence, voilà leur peine. Vie gâchée sur mon autel. Aigreur d’être passés à côté des choses importantes. Regret de s’être fourvoyés dans des trompes-l’oeil…

En attendant, je me délecte de quelques injustices. Ma préférée est celle de la laideur. J’ai donné un masque des plus déplaisants à certains. Je les torture au point de fausser leur jugement. Omnubilés par leur aspect extérieur, ils en oublient la noblesse de leur coeur.

Oh, il existe bien des rebelles à mon emprise. Certains en effet discernent un peu trop facilement la vraie nature de choses. Ils déconstruisent avec leur regard le montage du mythomane. Ils voyent le masque et vont au delà des apparences. A minima, qu’ils devinent qu’un discours sente le faux, ou a maxima, qu’ils poussent l’empathie au point de comprendre l’autre et vivre ses affects ; ils ont conscience de moi, et c’est suffisant pour que mon charme soit rompu.
Pas besoin que je les maudisse. Me sachant présente, ils se condamnent alors eux-mêmes à assister à une gigantesque pièce de théatre. Ils ne sont plus que des spectateurs, soumis au silence, exclus du jeu d’acteurs qui se déroule devant eux. Ainsi reclus, je ne risque plus grand chose. Ces clairvoyants seront fuis par les tartuffes, de crainte d’être découverts. On sera mal à l’aise avec eux si l’on a peur de la vérité. Mais ils n’auront pas le courage de me dénoncer, de peur d’être encore plus honnis.
Les voilà donc livrés à la solitude. Pour combler leur manque, ils sont forcés à trouver l’amour, le vrai, pas la parodie que je m’amuse à délivrer.

Car c’est là où je me révèle géniale. Dans mon univers de mensonges, de plaisirs faciles, de légèreté, d’apparences trompeuses, de mascarade, de rapports humains sans profondeurs, j’ai fait croire à beaucoup que l’amour est un mirage. Je suis donc là pour longtemps.

Jour de gloire

J’étais chez moi. Un ciel azuré au dessus de ma tête. Le soleil flamboyant. L’air froid, sec et vivifiant. Un jour magnifique. Peut-être prisonnier d’un corps d’humain, mais…

Je marchais au milieu d’un dédale de ruelles, slalomant entre les passants, parcourant du regard les échoppes, achetant ça et là un livre ou de la musique. J’avais les pieds sur terre, et pourtant…

Je sentais des ailes sur mon dos. J’avais la sensation bizarre de légèreté. Cette vie n’était plus un fardeau. Je ne pensais plus à être ailleurs, tellement ici était beau.

Au lieu d’observer et d’entendre, je ressentais cette infime partie d’univers. Il n’y avait pas à réfléchir, seulement à éprouver et à apprécier. Beauté pure de l’existence, esthétisme du vivant, noblesse du genre humain comme les petits plaisirs terrestres…

Tout cela sans rien se dire, sans aucun mot. Et avec cette légèreté bizarre, la sensation que la réponse ultime se trouvait en moi. Le pourquoi de la vie, le pourquoi de l’existence, la finalité de l’univers et tout celà. Inscrit dans ma chair, sans que je puisse le découvrir moi-même, me laissant uniquement la sensation d’un savoir sous-jacent.

Les questions sans réponses ne seront plus à poser : je suis la réponse.

Ego sum

Je suis ce que l’autre désire.
Serviteur ou esclave de la volonté d’autrui.
Un danseur-visage, façonné par les autres et qui n’a de vie propre.

Malédiction que cet excès d’empathie…
Vivre les sentiments des autres et oublier les miens. Avoir une idée de ce que pense l’autre, connaître ses désirs sans même qu’un mot soit prononcé. Et pourtant faire comme si de rien n’était. Attendre patiemment qu’ils livrent leur pensées alors qu’on les connait déjà. Feindre la naïveté pour qu’ils soient à l’aise et jouent le rôle qu’ils se sont donné. Et s’ils ne disent rien, faire comme si de rien n’était. Souffrir avec, prendre sur soi et espérer. Etre l’autre et n’être plus soi-même.

Cruelle, aussi, cette hypersensibilité non maîtrisée…
Tout m’affecte. Je suis une éponge mentale. Détails comportementaux et faits insignifiants deviennent d’une importance capitale. Les petits malheurs des autres devient mon grand malheur. Leurs contrariétés sont miennes et amplifiées. Je suis coupable d’avoir mal agit, d’avoir bien agit, d’avoir agit tout court. Je croule alors sous le poids du remord et du nombre trop grand de stimuli, l’incapacité me gagne. La passivité et l’évitement sont des refuges ardemment recherchés.

La solitude est un asile.

Que les autres le savent ou non. Inconsciemment ou volontairement, ils me consomment, m’usent et souvent abusent. Je laisse faire, n’étant que leur humble serviteur. N’ayant pas de vie à moi, je suis en fonction de leurs désirs, et donc défait lorsque je ne peux plus remplir mon rôle.

L’empathie et la sensibilité sont pourtant des dons. Mais il faudra que je les maîtrise, au lieu de les subir.
Il faudra aussi que je trouve le courage de dire non, de penser à moi avant de penser aux autres, et de ne pas me sentir coupable pour cela.

Solitude

Dans cet immense ballet, j’ai cru m’apparier avec une étoile. Sa lumière et sa chaleur m’irradiaient, et je me suis efforcé de lui rendre la pareille. Peine perdue : j’étais un corps froid, morne et sans saveur. Un pauvre incapable.

Et qu’elle était belle, cette étoile. Toute neuve, brillante, attractive. A se lier pour l’éternité. Mais cela ne se fera pas. Elle ira donc faire sa danse loin de ma ronde, rencontrer d’autres étoiles, trouver son alter ego.

Je n’aurai quant à moi qu’un vague souvenir, une impression de chaleur, et l’épreuve de la séparation.

Il faudra un jour que j’arrive à me développer, à enfler de vie, pour enfin briller de mille feux. Avoir le courage de trouver mon étoile jumelle, me lier à elle pour un temps, et rompre cette solutide pesante.

Harmoniques

Il me vient l’idée saugrenue de changer le point de vue. Si le monde est beau, pourquoi toujours l’admirer de la même manière ? Existence ou diamant, autant de facettes à explorer.

Loin de prendre du recul, je décide d’une plongée vertigineuse au coeur des choses. Je vois la matière se décomposer et les éléments apparaitrent. Je pénètre plus profondément, et m’aperçois que ces éléments perdent leur nature. Il y a quelque chose en dessous. Encore et encore, je descend. Encore et encore, quelque chose de nouveau sous l’apparence précédente : un jeu de poupée russes, imbriquées les unes dans les autres presque à l’infini.

J’arrive finalement dans un lieu étrange. La lumière n’est pas. Je ne vois rien. Mais j’entends.

Je baigne dans un mélange d’ondes, de fréquences, de distorsions, d’échos, de notes. Une musique étrange est à la base de cet univers. Elle est le tout. Je m’amuse à l’idée d’une personne orchestrant cela, mais ceci est complétement futile.

Ce qui importe, c’est la conviction d’être un morceau de cette symphonie. Cela rassure et réconforte. Je n’ai pas choisi d’être, mais on m’a donné une place, je la tiendrai comme il se doit, j’exécuterai ma partition.

Et si le libre-arbitre n’est pas une illusion, peut-être irai-je moi-même improviser quelques notes. Belles, si possible.

Relativité

Je suis perdu. Il n’y a plus aucune référence, la souffrance me ronge. D’un espace à l’autre, rien à quoi s’accrocher. Pas de chaleur qui pourrait me faire oublier ce mal-être. La lumière est fade, elle ne met en relief que mes incapacités, mes tares, mes faiblesses, ma laideur.

C’est un enfer qui se révèle. Pourquoi souhaiter aux autres le bien, le bonheur, la justice et le respect de la parole donnée, alors qu’au final, mon âme devra être éprouvée de façon si abjecte ?

Je ne mérite pas cela. Il me faudra pourtant endurer. En silence si possible. Et espérer que le temps soigne les blessures.

Premiers effets

Cela ressemble à l’idée que je me fait de la mort : froid, noir, immense, éternel, quiétude. J’y suis à l’aise.

J’ai quitté une jolie perle bleue, un oasis bientôt dénaturé par les hommes. Qu’elle est donc magnifique, avec ses océans, ces forêts, ces déserts… Je m’en éloigne, et pourtant, cette boule remplie de vie va me manquer. Il y aura d’autres mondes comme celui-là, voire d’encore plus merveilleux… Mais on n’oublie pas sa matrice. Peut-être aurais-je l’occasion d’y retourner sur un simple coup de tête, une envie impérieuse de retrouver mes racines…

Et la perle se rapetisse au fur et à mesure, pour ne plus être qu’un point parmi d’autres. Bleu parmi des blancs, rouges, jaunes, verts… L’espace n’est pas vide : on dirait qu’il est rempli d’âmes. Elles scintillent, disparaissent et renaissent selon des règles qu’il me plaît à considérer comme magie. Et surtout, à une échelle de temps qui n’est pas encore la mienne, elle dansent. Au ballet cosmique, tout le monde participe. Personne n’est oublié.

Je viens donc danser avec les étoiles. Trajectoires hyperboliques, mouvements rapprochés, et parfois quelques chocs. Au fur et à mesure, je prends conscience de la règle à suivre, et extrapole les règles suivantes… Tout celà n’est que Loi, finalement. Qui a dicté cela, je ne saurais le dire, mais c’est là et c’est aussi beau.

Etant un élément de tout cela, il me vient à l’idée que moi aussi, j’ai par le passé, présent et futur, subit ou respecté cette Loi. Tout cela est donc déterminé ? Mon libre arbitre existe-t-il vraiment ?

Départ

C’est le moment d’abandonner. Je suis un lâche, un moins que rien, un pauvre, un crétin.
Qu’ai-je à faire dans ce monde où les comptables ont remplacé les humanistes ?

Le pays dans lequel j’habite se prévaut d’être une démocratie et un modèle d’organisation sociale. C’est terminé. Mais ce ne sont pas les terroristes qui l’ont dénaturé. A l’instar de l’antique Athènes, les sophistes ont pris le pouvoir et saccagent tout. Comme toujours, leur arme est le côté obscur du verbe : campagnes de communications, lobbying volontairement discret, petits paragraphes pernicieux dans les textes de loi, mensonges éhontés ou déformation de quelques vérités, moralisme à outrance, culpabilisation et manipulation de la plèbe pour qu’elle consomme et se taise… Je pourrais prendre plaisir à classifier toutes leurs actions dans les stratagèmes de Schopy, mais la fatigue m’a gagné.
Ils ont gagné : le vote devient insignifiant.

Il faut redonner du pouvoir d’achat aux forces vives, c’est-à-dire aux riches, qui comme par hasard, sont ces mêmes sophistes. L’impôt n’aide ainsi plus les démunis, je vois plus en plus de mendiants dans la rue, alors que ces détestables voitures 4*4 de luxe pullulent. C’est du chacun pour soi maintenant : il n’y aura plus personne pour aider le malchanceux qui est né au mauvais endroit, ou celui qui a eu un accident de la vie. Suggestion est donnée aux semi-pauvres de consommer pour faire tourner la machine et entretenir ceux qui la possède : les riches, forcément. L’Etat et ses services publiques, bien commun assurant égalité à tous, doit disparaitre au profit des sociétés privées et de leurs actionnaires, riches forcément…

La société change, et je vois mon monde changer. Chaleur intense, pollution visible ou discrète, puanteur des voitures et de la ville, nuages épais ne donnant plus de pluie… L’on doit consommer alors forcément, cela fait quelques dégats. Oh, je reste confiant : la terre et la vie survivra aux hommes.
Mais quel gâchis.

J’aime les hommes, mais assumer celà m’a rendu solitaire. Je ne les juge pas. Ils sont ce qu’ils sont, chacun enfermés dans leur ego, fonctionnant selon leurs désirs et leurs sensibilités. Ils restent beaux, admirables, mais je les vois maintenant comme des machines, sortes d’animaux sophistiqués dont le comportement a tout du prévisible. D’où le pardon facile à leur égard, et cette immense lassitude : au fond d’eux-mêmes, ils sont tous pareils. Sauf moi.

Maladie de conscience ? Faculté d’être ici et ailleurs, et par là même, dans autrui ? Il m’arrive de penser que je suis un fou, un marginal ou un idiot. J’avoue : le monde est beau, la vie est belle. Non pas parce qu’il y a de jolies couleurs, de belles formes ou, que les gens ont parfois de bons sentiments. Non. Le crétin que je suis affirme que l’existence a une valeur esthétique. C’est beau parce que c’est là, tout simplement.

Je me vois donc observer souvent. Comme ces nuages filer dans le ciel. J’avoue en tirer du plaisir. Et si j’allais plus haut ? Au delà du bleu, loin de cette humanité dénaturée, pour me soustraire de cette pollution verbale, me laver de cette lassitude et de ces toxiques. Il parait qu’il y a des étoiles autres que le soleil. Et des mondes à visiter.
Pas besoin de vaisseau spatial. J’ai la capacité d’être ailleurs tout en étant ici. Il suffit que je me projète. Un mouvement de pensée suffit : celà s’appelle la fiction.

Je pars donc explorer ce joli univers.