Faster Than Light

Sans fatigue. Aucune douleur, aucune crampe. Le geste n’est peut-être pas aussi parfait que la doctrine l’exige, mais cela me suffit amplement. Du moins lorsque mon esprit y prête attention. Optimisé et durable. Économe et pourtant efficace. Quand d’autres sont à la peine, je file, je trace. Ligne droite, trajectoire imaginaire. Le seul but étant d’avancer, loin et vite. Mais sans compter la distance. Les longueurs ne sont plus significatives. L’espace se courbe, et aurait même tendance à se replier.

Avec parfois un regard sur le panneau horaire. La comparaison avec mon horloge interne dénote une incohérence. Ma notion du temps est altérée. Ou est-ce le temps lui-même qui s’altère ? Les minutes sont élastiques, les secondes inégales, certaines éternelles, d’autres insignifiantes.

Je suis dans mon corps comme le navigateur dans un vaisseau spatial. Mécanique bien huilée, en parfaite condition. Mon esprit est à la fois conscient du corps et déconnecté de ce dernier. A la fois oubli de soi, et éveil total. Ils appellent cela le « flow ». L’homéostasie maîtrisée à la perfection, j’avance dans cette eau comme si je filais entre les étoiles.

Et pour rajouter au bien-être, à cette apesanteur, au largage des soucis à des années-lumière : se rappellent à mon souvenir un air ou deux de musique…

Catégorie « Space Rock ».

La vue de l’ange

Au belvédère de Fourvière, accoudé contre le parapet qui me sépare du vide… Là, j’y ai vaincu ma peur des hauteurs. Là, j’y admire maintenant l’horizon, les Alpes, les nuages, et parfois les arc-en-ciels.
Ou plus bas, sur le pont rouge à haubans qui relie Presqu’Ile et Vieux Lyon… Là, j’y ai combattu ma peur des vibrations. Le truc ? Se croire léger, s’imaginer avoir des ailes. Là, j’y admire maintenant les nuages, la ville et ses hauteurs, et parfois les gens.

Là, fierté d’avoir affronté mes démons.
Là, sonne le glas de mes angoisses.
Là, sont célébrées quelques victoires sur moi-même.

Et d’un regard bienveillant, je contemple la vie comme on observe un tableau de maître. Je me surprend à imaginer le parcours de telle ou telle personne marchant plus bas. De temps en temps, portant ma vision vers les nuages, je goûte à l’euphorie du sublime. Je reste les pieds sur terre, mais mon âme s’envole pour quelques secondes d’éternité.

Que dit-il ? que je suis semblable à les anges ?

Homo delphinus

Je ne compte pas la distance. Si je devais quantifier, ce serait au niveau du temps passé, ou chose bizarre, selon ce que me dit mon corps.
Je suis dans cet élément, un et entier. Fini le pur esprit, fini l’absence de sensation : je redécouvre cette partie de moi qui me dégoûtait, celle qui se dégrade, celle fragile et éphémère, celle qui finira un jour dans la pourriture, alors que l’autre sera oubliée d’elle-même.
Ici ne compte que l’instant présent : penser à respirer, contrôler mes membres, sentir et réagir. Et cela juste pour avancer dans ce milieu apparemment hostile. Un moment d’oubli et c’est la tasse. Un faux mouvement et la vitesse est perdue. Il faut continuer à bouger, sinon le froid me gagne. Toujours se battre et se renforcer contre l’inertie de l’eau.
Ce n’est pas le chemin doré de la sagesse. Mais cela y ressemble : c’est une voie bleue qui mène au plaisir. J’y trouve les caresses qu’un amant saurait me donner, j’y retrouve inconsciemment la matrice originelle, je me réconcilie avec cette chair, j’y gagne une fatigue bienfaisante.

J’y éprouve ce qu’on appelle de l’harmonie.

Le cul de Notre Dame

Debout, une main posée contre le rebord du pont de la Tournelle, le regard parcourant l’ouest.
Ou marchant sur les quais en dessous, l’esprit libre mais tourné vers le soleil couchant.

Là, je contemple un étrange vaisseau qui semble flotter sur la Seine. Une dentelle de pierre façonnée par la main et la foi des hommes. L’image peut varier, selon le temps : je la vois sous un ciel bleu, avec ou sans nuages parcourant le ciel, sous la bruine ou une pluie dense, souvent la nuit, parfois le jour. J’imagine que le temps s’accélère et que les nuages et les journées défilent plus rapidement. Mais l’édifice est toujours là.

Même si je sais que son temps viendra, que cette cathédrale s’effondrera un jour… A l’échelle qui est la mienne, vient en moi le sentiment que certaines choses sont immuables.

Un point de repère, sur lequel accrocher les épisodes de ma vie et pouvoir prendre la mesure sur moi-même.

Gare de Lyon

Après une journée de shopping à Paris et/ou un resto entre gentils garçons… Le retour de la capitale de France vers la capitale des Gaules… Et donc l’attente à la gare de Lyon.

Loin d’être ennuyeuse, la demi-heure ou l’heure défile sans que j’en prenne conscience. Pas de journal ni de livre à lire, ou alors c’est un subterfuge. Pas de citronnade ou de pâtisserie à consommer : trop cher. Je m’installe discrètement dans un coin, et je regarde patiemment les gens.

Ils se retrouvent, ils se quittent, s’embrassent ou se serrent la main. Coups de téléphone portables, valises ou sacs à trainer… Ils sont pressés ou placides, fidèles à eux-mêmes, leurs petites habitudes se révèlent, ils sont toujours esclaves du temps, mais certains sont bénis par l’amour (les veinards !). Petits fragments d’humanité formant une toile vivante, les couleurs de la vie se marient au gré des arrivées et des départs. Un tableau toujours changeant, toujours plaisant à l’oeil.

Quelque soit l’apparence de ces personnes, il me semble même entrevoir leur essence, et je me délecte de les voir si beaux.

Le code

Cela aurait pu s’appeler ‘Le verbe’, mais l’écriture ne se fait pas sur du papier. Je ne m’adresse pas non plus à une personne. J’aligne des instructions, déclare des constantes, instancie quelques variables, prévois et gère les événements, joue avec les conditions… et structure le tout, pour un simple ordinateur.

Mes mains s’agitent sur le clavier, j’aligne du code, je mets en caractères mes idées, j’applique la souveraine logique, tout en me conformant au langage de la machine, à ses règles, ses subtilités et parfois ses caprices. Le droit à l’erreur n’existe pas, ou très peu. Quand le code devient programme, tout doit s’exécuter sans anicroche, sans perturber les autres processus. L’excellence se joue sur la rapidité du résultat et la concision du message. L’esthétisme est omniprésent : la beauté se trouve dans le code lui-même, essentiellement dans la forme qu’il revêt.

Et je me demande toujours comment la gestalt se met en marche, et pourquoi j’en tire autant de jouissance. Etonné moi-même d’être capable d’utiliser le verbe pour créer tel ou tel programme. Fasciné par cette magie qui fait de moi un architecte et un artiste. Sans doute l’impression d’emprunter au divin une de ses qualités :

…qu’il n’y a besoin que de mots pour faire exister
…qu’il suffit de dire pour être.

Walking in the rain

Pas de parapluie ni de capuche, en chemise légère ou tee-shirt, être sous une pluie dense et fraîche. Sentir les gouttes de pluie rencontrer ma peau, humer l’air épuré des gaz des voitures, ressentir ma fragilité face au vent et pourtant ne pas courber l’échine. Etre droit, pour mieux subir les éléments et par là même, me sentir vivre.

With hey, ho, the wind and the rain… 🙂

Ne pas courir après

Petit amusement lorsque les gens courent après le tram ou le bus. Pourquoi tant d’empressement sachant qu’il y en aura un prochain, quelques minutes plus tard ? Je les vois s’agiter, ils essayent de ne pas perdre leurs affaires et leur brushing, quelques gouttes de sueur perlent sur leur front, l’anxiété masque leur beauté apparente… Et je me vois – moi – les voir, avec un sourire intérieur, marcher à mon rythme, les considérant comme esclaves du temps, ne comprenant pas leur impatience, leur désir d’immédiateté. « Avoir ce putain de tram et pas le suivant » est d’une importance capitale, mais un sentiment critique, paresseux et égoïste me dit que cela n’en vaut pas la peine.

Tea Time

L’instant magique du thé… Vert ou Noir, acheté spécialement à Paris. Additionné de parfums subtils qui titillent agréablement les narines : épices, rose, cannelle ou assemblages exotiques, choisis selon l’humeur. Sans ajout de sucre. Préparé de façon presque méticulueuse, voire ritualisée, avec les ustensiles que l’on fini par aimer.

A chaque petite gorgée se renouvelle la sensation de chaleur. Un bienfait qui se diffuse doucement dans mon corps, stimulant mes organes, excitant mes sens, et paradoxalement, reposant mon âme, y installant un semblant de paix.

La terre peut trembler, je n’ai que faire. Je suis dans une bulle, baigné par la contemplation et l’intemporel. De là, il est possible de prendre la mesure et de voir la beauté du monde qui m’échappait auparavant.

Juste avant de dormir

Quand les lumières sont éteintes, que les draps recouvrent et réchauffent mon corps, que la sensation de retrouver la matrice originelle emplie mon être…

Avant que le noir et l’absence me submergent, avant que ma conscience entame les procédures de shutdown recover et garbage collection

…une pensée affectueuse à chacun de ceux qui comblent mon existence.

Petite flamme

Le soir ou dans la pénombre, allumer une bougie odorante pour :
– la lumière chaude et reposante.
– la chaleur qui me fait penser à une personne que j’aimerais avoir à mes côtés.
– la petite flamme vivante qui rompt la solitude et l’immobilité.
– l’odeur de vanille, cannelle ou autre parfum que la cire dégage.
– un peu de spiritualité ou de mystère. Ne suis-je pas un alchimiste noctambule, un pèlerin faisant voeu, un animiste priant les éléments ?

Le petit bonheur primordial

Ou comment s’arranger avec son anhédonisme…

Comment jouïr de la vie, lorsque l’on est pas équipé pour ?
Vivre sans pouvoir apprécier ce qui est bon, tout en endurant les mauvaises choses.

Les petites flammes du désir qui semblaient embellir l’enfance se sont éteintes sous les assauts récurrents de la dépression, la phobie sociale et la solitude affective. La crise existentielle a fait constater à l’adolescence une marque indélébile : l’absence de plaisir, autant physique que psychique. Que reste-t-il alors comme espérance pour remplir cette vie, et partir comblé lorsque la déchéance viendra ? L’on souhaite alors provoquer la mort au plus vite, qu’elle vienne à l’instant ou dans une heure, plutôt que subir des années sans saveur. Il n’y a plus que devoir, devoir, devoir… Se souvenir qu’il y a des gens qui nous aiment, se lever chaque matin pour aller gagner de quoi payer son pain et son logis, se forcer à tenir une conversation, faire semblant de se réjouïr pour faire plaisir aux autres, être là pour ceux qui le demandent… Dur, dur, dur… L’on ploie mille fois sous l’effort, mais il faut tenir, tenir, tenir…

Je m’imagine souvent en ange déchu, condamné à vivre la vie des hommes, emprisonné sur terre à cause d’une faute dont je n’aurais plus le souvenir. Même sans mémoire, j’en déduis que mon existence antérieure a dû être merveilleuse pour que je considère cette présente vie, morne, insipide, plate, …à crever.

Aussi fais-je un pari qui rappellerait celui de ce satané Pascal : Paradis ou pas, Bonheur ou pas, j’accepte ce purgatoire dans l’espérance d’en être libéré un jour et retrouver ce qui m’a été confisqué. J’endurerai la peine de vivre selon la loi de la nature et les lois des hommes. Et parmi la tonne de devoirs, celui d’apprendre à aimer la vie et à en jouïr ne doit pas être si dur que ça.

Je serais donc, comme il me plaira, tantôt acteur tantôt spectateur du monde. Naïf et avide de sensations comme nouveau né. Nuit et jour, une éponge sensorielle. En constant émerveillement devant la beauté de ce monde. Vivre de petites aventures ou de grandes passions… A force, il se pourrait bien que je regrette cette existence quand l’heure sera venue.

Le Petit Bonheur Primordial est en fait final : quand la mort m’accueillera, devrais-je sourire pour être enfin libre des contraintes de la vie ? ou bien devrais-je sourire pour avoir eu une vie comblée de petits bonheurs ?