Départ

C’est le moment d’abandonner. Je suis un lâche, un moins que rien, un pauvre, un crétin.
Qu’ai-je à faire dans ce monde où les comptables ont remplacé les humanistes ?

Le pays dans lequel j’habite se prévaut d’être une démocratie et un modèle d’organisation sociale. C’est terminé. Mais ce ne sont pas les terroristes qui l’ont dénaturé. A l’instar de l’antique Athènes, les sophistes ont pris le pouvoir et saccagent tout. Comme toujours, leur arme est le côté obscur du verbe : campagnes de communications, lobbying volontairement discret, petits paragraphes pernicieux dans les textes de loi, mensonges éhontés ou déformation de quelques vérités, moralisme à outrance, culpabilisation et manipulation de la plèbe pour qu’elle consomme et se taise… Je pourrais prendre plaisir à classifier toutes leurs actions dans les stratagèmes de Schopy, mais la fatigue m’a gagné.
Ils ont gagné : le vote devient insignifiant.

Il faut redonner du pouvoir d’achat aux forces vives, c’est-à-dire aux riches, qui comme par hasard, sont ces mêmes sophistes. L’impôt n’aide ainsi plus les démunis, je vois plus en plus de mendiants dans la rue, alors que ces détestables voitures 4*4 de luxe pullulent. C’est du chacun pour soi maintenant : il n’y aura plus personne pour aider le malchanceux qui est né au mauvais endroit, ou celui qui a eu un accident de la vie. Suggestion est donnée aux semi-pauvres de consommer pour faire tourner la machine et entretenir ceux qui la possède : les riches, forcément. L’Etat et ses services publiques, bien commun assurant égalité à tous, doit disparaitre au profit des sociétés privées et de leurs actionnaires, riches forcément…

La société change, et je vois mon monde changer. Chaleur intense, pollution visible ou discrète, puanteur des voitures et de la ville, nuages épais ne donnant plus de pluie… L’on doit consommer alors forcément, cela fait quelques dégats. Oh, je reste confiant : la terre et la vie survivra aux hommes.
Mais quel gâchis.

J’aime les hommes, mais assumer celà m’a rendu solitaire. Je ne les juge pas. Ils sont ce qu’ils sont, chacun enfermés dans leur ego, fonctionnant selon leurs désirs et leurs sensibilités. Ils restent beaux, admirables, mais je les vois maintenant comme des machines, sortes d’animaux sophistiqués dont le comportement a tout du prévisible. D’où le pardon facile à leur égard, et cette immense lassitude : au fond d’eux-mêmes, ils sont tous pareils. Sauf moi.

Maladie de conscience ? Faculté d’être ici et ailleurs, et par là même, dans autrui ? Il m’arrive de penser que je suis un fou, un marginal ou un idiot. J’avoue : le monde est beau, la vie est belle. Non pas parce qu’il y a de jolies couleurs, de belles formes ou, que les gens ont parfois de bons sentiments. Non. Le crétin que je suis affirme que l’existence a une valeur esthétique. C’est beau parce que c’est là, tout simplement.

Je me vois donc observer souvent. Comme ces nuages filer dans le ciel. J’avoue en tirer du plaisir. Et si j’allais plus haut ? Au delà du bleu, loin de cette humanité dénaturée, pour me soustraire de cette pollution verbale, me laver de cette lassitude et de ces toxiques. Il parait qu’il y a des étoiles autres que le soleil. Et des mondes à visiter.
Pas besoin de vaisseau spatial. J’ai la capacité d’être ailleurs tout en étant ici. Il suffit que je me projète. Un mouvement de pensée suffit : celà s’appelle la fiction.

Je pars donc explorer ce joli univers.