Renoncement

Oulà, bientôt 34 ans… encore une année avant les fatidiques 35 ; la gay-DLC, date limite de consommation, âge butoir qui fait que le chercheur en Prince Charmant vous zappe sans ménagement, période où la sénescence s’accélère et où le passif accumulé de bacchanales vous explose en pleine poire… rides et rhumatismes, presbytie et prise de poids… la liste en dysfonctionnements divers et handicapants s’allonge.

Et paradoxalement, l’espoir est là. L’espoir qu’il n’y a justement plus d’espoir. Qu’il n’y aura plus à se préoccuper de trouver un mari ou quelqu’un à aimer. Qu’on ne se fatiguera plus à se faire joli pour séduire un hypothétique fiancé. Que l’on ne se demandera plus 10000 fois de savoir si on le vaut bien, si la personne en face vous désire, si c’est encore un faussaire qui n’en veut qu’à vos fesses… Et surtout qu’on ne sera plus obligé à forcer sa faible voix, à se faire mal à parler, à ressortir les mêmes discours, à communiquer du vide et des mondanités pour établir et conserver le contact. Que la vie sera débarassée de ces viles contingences et que l’on pourra accorder son temps à des choses plus rentables et moins douloureuses. Faire le deuil du désir d’être à deux, et accéder à la sérénité.

Je peux m’estimer heureux. Venant de là d’où j’ai été, on peut appeler ça un miracle. Je suis frigide et solitaire. Vivre seul ne me fait pas peur. Mais ce serait une erreur de vouloir se couper du monde et de ce qu’il peut apporter. Même si les livres et l’internet peuvent aider, l’expérience du vécu est incomparablement plus enrichissante. Il a fallu maîtriser cette peur immense de soutenir le regard des autres, habituer ses yeux à une lumière autre que celle du moniteur informatique, combattre le dégoût de soi-même en se forgeant un corps, soigner cette dépendance au silence monacal… J’ai dû acquérir une discipline de vie, décanter l’ascétisme pour ne garder que la rigueur. Mais que cette droiture soit remise en question, et je chute à nouveau.

Et puis aller vers l’autre pour utiliser les bijoux de famille. Il parait que ça donne du plaisir ? Là, par contre, désillusions et échec patent. Non pas que ça ne marche pas, mais plutôt que ça ne colle pas, ça ne vole pas haut non plus. Je ne fais ni partie du troupeau d’Epicure, ni partie de ces gens qui sont faits pour être à deux. J’ai tenté, donc je n’ai pas de regret. Mais il reste ce satané espoir qu’un jour, quelqu’un le vaille bien, ne serait-ce que pour 1 minute. Et ça me ronge. Je souffre en voyant les autres être heureux à deux. Ce n’est pas de la jalousie, seulement le fait qu’ils me renvoient sans le faire exprès à mes propres incapacités, à mes échecs intimes.

Suis-je donc inapte au bonheur ? Peut-être que non, mais il faut que je me débarasse de ce conformisme du gentil couple bienheureux. Ma vie est bizarre, je suis quelqu’un d’étrange, de décalé, d’une folle raison. Je ne dois donc pas faire comme les autres. Ainsi, s’il n’y aura personne à mes 35, j’invoquerai alors un ange et, unis l’un à l’autre, nous chasserons ce « Mal d’Amour » qui ternit mon existence.